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SPORT
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Le football sénégalais pensait avoir tourné la page de la Coupe du monde avec le départ de Pape Bouna Thiaw. Il n’en est rien. À peine le sélectionneur écarté après l’élimination des Lions en seizièmes de finale contre la Belgique, le dossier qui l’opposait à la Fédération sénégalaise de football revient par la porte financière. Et cette fois, le chiffre est suffisamment lourd pour empêcher toute diversion : 423 820 300 francs CFA réclamés à la FSF dans une mise en demeure signifiée le 12 août 2026 par voie d’huissier au président de la Fédération.

Le document n’est pas une rumeur de réseaux sociaux ni une déclaration de circonstance. Il s’agit d’une procédure formelle engagée par le conseil de Pape Thiaw. La mise en demeure fait état d’un contrat de travail de 36 mois, courant du 1er mars 2026 au 28 février 2029, avec une rémunération mensuelle annoncée de 30 millions de francs CFA. Elle affirme que le sélectionneur n’aurait perçu aucun salaire depuis mars et réclame notamment six mois de rémunération, une partie de la prime de signature, une prime spéciale, des frais engagés, une indemnité de logement, un forfait carburant ainsi que des primes liées à la CAN et à la qualification au Mondial.

Il faut évidemment respecter la règle élémentaire du journalisme : une mise en demeure établit l’existence d’une créance revendiquée, pas encore l’existence définitive d’une dette judiciairement reconnue. Mais même sous cette réserve, le document pose une question que le football sénégalais ne peut plus esquiver : comment une sélection nationale engagée dans une Coupe du monde a-t-elle pu fonctionner avec un tel degré d’incertitude autour du contrat de son entraîneur ?

Le plus embarrassant est que cette question n’est pas apparue après le Mondial. Elle existait avant.

Le précédent contrat de Pape Thiaw était arrivé à échéance le 28 février 2026. Les négociations pour sa prolongation ont ensuite traîné, alors même que le Sénégal préparait une Coupe du monde. Les informations publiées par plusieurs médias sénégalais convergent sur un point : le contrat définitif de trois ans n’a été signé que le 22 juin aux États-Unis, à la veille du deuxième match des Lions contre la Norvège. Le bail prévoyait notamment un salaire de 30 millions de francs CFA par mois, une prime de signature de 120 millions et une participation de 1 % aux primes FIFA attribuées à la sélection.

Ce calendrier est difficilement défendable.

Une équipe nationale qui ambitionne les quarts de finale d’une Coupe du monde ne devrait pas découvrir les modalités de rémunération de son sélectionneur à quelques heures d’un match de compétition. Encore moins lorsque la Fédération et l’État ne semblent pas avoir la même lecture de leurs responsabilités financières.

C’est pourtant ce qui s’est produit.

La FSF considère avoir sécurisé le maintien de Pape Thiaw. L’État, qui joue le rôle de tiers payeur, a ensuite refusé de prendre en charge les émoluments au motif que le contrat n’avait pas reçu l’approbation préalable nécessaire. Le gouvernement a ainsi renvoyé la responsabilité financière vers la Fédération.

À partir de là, le problème dépasse largement la personne de Pape Thiaw.

Si la Fédération avait le pouvoir de négocier et de signer un contrat de trois ans avec le sélectionneur national, pourquoi l’accord n’était-il pas sécurisé auprès du financeur avant sa signature ?

Si l’État devait donner son aval avant toute prise en charge financière, pourquoi cette validation n’a-t-elle pas été obtenue avant le départ pour le Mondial ?

Et si le contrat était juridiquement ou administrativement contestable du point de vue de la puissance publique, pourquoi la Fédération a-t-elle engagé le Sénégal dans cette situation ?

Ce ne sont pas des questions de journalistes. Ce sont des questions de gouvernance.

Pape Thiaw, de son côté, n’est pas au-dessus de la critique. Son bilan au Mondial autorise les interrogations. Le Sénégal a été éliminé en seizièmes de finale par la Belgique après avoir mené 2-0 jusqu’à la 85e minute. Les Lions avaient auparavant perdu contre la France et la Norvège avant de battre largement l’Irak 5-0 et de se qualifier parmi les meilleurs troisièmes. La Belgique les a finalement éliminés 3-2 après prolongation.

La Fédération a estimé que ce parcours ne correspondait pas aux ambitions du Sénégal et a engagé la procédure de cessation des fonctions de Pape Thiaw et de son staff. La décision est cohérente avec une lecture sportive qui considère que l’effectif avait les moyens d’aller plus loin. La FIFA rappelle elle-même que le Sénégal avait abordé le Mondial avec le statut d’une sélection compétitive, après une campagne de qualification réussie et un parcours remarquable à la CAN.

Mais ce constat ne suffit pas à blanchir la gouvernance fédérale.

Car si Pape Thiaw doit répondre de ses choix tactiques, la Fédération doit répondre de ses choix administratifs.

Et l’État doit répondre de son propre rôle dans le financement et la supervision du football national.

Le président de la FSF, Abdoulaye Fall, a lui-même reconnu l’existence d’une rupture de confiance avec le sélectionneur et a expliqué publiquement que les relations s’étaient fortement dégradées autour notamment du contrat et des exigences financières. Il a également affirmé que des responsabilités existaient à plusieurs niveaux dans la crise.

C’est précisément le point sur lequel le débat public devrait se concentrer.

Parce qu’il est trop facile, après une élimination, de désigner l’entraîneur comme seul responsable et de refermer le dossier.

Le football sénégalais a déjà utilisé cette méthode.

Après chaque échec, on change l’homme sur le banc. On réorganise le staff. On annonce une nouvelle dynamique. On promet un nouveau cycle. Puis les mêmes problèmes réapparaissent quelques années plus tard.

Cette fois, le dossier est suffisamment documenté pour obliger à regarder plus haut.

Le Sénégal ne manque pourtant ni de joueurs ni de potentiel. C’est même ce qui rend la situation actuelle plus préoccupante.

La sélection dispose d’une génération de footballeurs évoluant au plus haut niveau européen. Des joueurs comme Pape Matar Sarr, Lamine Camara, Pape Gueye, Iliman Ndiaye, Nicolas Jackson et les jeunes talents qui arrivent derrière eux offrent au Sénégal une profondeur que beaucoup de sélections africaines lui envient. Le problème n’est donc plus de convaincre le monde que le Sénégal sait produire des footballeurs.

Le problème est de démontrer qu’il sait les encadrer au niveau institutionnel correspondant à leur valeur.

Car le contraste est devenu difficile à ignorer.

Dans leurs clubs, ces joueurs évoluent dans des organisations où les contrats sont formalisés, les staffs structurés, les préparations planifiées, les responsabilités définies et les décisions documentées. En sélection, leur entraîneur peut se retrouver au cœur d’un conflit contractuel alors que la compétition mondiale est déjà commencée.

Cela donne une image désastreuse.

Pas nécessairement de Pape Thiaw.

Pas nécessairement de la FSF.

Mais du système.

Et ce système a déjà produit un autre épisode particulièrement lourd : la finale de la CAN 2025.

Le 18 janvier 2026, le Sénégal avait remporté sur le terrain la finale contre le Maroc, 1-0 après prolongation. La CAF avait alors officiellement présenté le Sénégal comme champion d’Afrique.

Deux mois plus tard, le Jury d’appel de la CAF a annulé cette décision et déclaré le Sénégal forfait pour la finale, homologuant un résultat de 3-0 en faveur du Maroc en application des articles 82 et 84 du règlement de la compétition.

La FSF a contesté cette décision devant le Tribunal arbitral du sport.

Il faut donc être précis : le Sénégal a remporté la finale sur le terrain, mais il n’est plus officiellement reconnu champion de cette CAN par la CAF à ce stade de la procédure. Le dossier est devant le TAS.

Cette nuance est importante. Elle permet surtout de comprendre le problème : le football sénégalais n’a pas seulement été confronté à des difficultés sportives. Il a également été confronté à des difficultés disciplinaires, administratives et institutionnelles.

Et le même schéma se retrouve aujourd’hui dans l’affaire Thiaw.

Le Sénégal produit les résultats sur le terrain, puis se retrouve à les défendre dans les bureaux.

Il signe des contrats, puis discute de leur prise en charge.

Il licencie un sélectionneur, puis découvre l’addition.

Il possède une génération capable de rivaliser avec les meilleures équipes africaines, mais continue de gérer certains dossiers avec une improvisation incompatible avec les exigences du football international moderne.

C’est là que la responsabilité de la Fédération devient incontournable.

Une Fédération ne peut pas réclamer à l’État une prise en charge financière après avoir conclu un contrat dont les conditions de financement ne sont pas totalement sécurisées. Mais l’État ne peut pas non plus se décharger entièrement sur la Fédération si le fonctionnement de l’équipe nationale repose structurellement sur des financements publics.

Le système doit être clarifié.

Qui engage ?

Qui valide ?

Qui paie ?

Qui contrôle ?

Qui répond devant les contribuables ?

Et surtout, qui assume lorsque la chaîne ne fonctionne pas ?

La réponse ne peut plus être : « ce n’est pas moi ».

Car le football sénégalais vient précisément de payer le prix de cette dilution des responsabilités.

La mise en demeure de Pape Thiaw ne constitue pas encore un jugement. Elle devra être confrontée au contrat, aux éventuelles validations administratives, aux paiements effectués ou non, aux justificatifs de dépenses et aux positions respectives de la Fédération et de l’État. C’est au droit de déterminer, au bout du processus, ce qui est réellement dû.

Mais politiquement et sportivement, le document est déjà révélateur.

Il montre qu’un problème qui aurait dû être réglé dans les bureaux avant la compétition s’est transformé en contentieux après la compétition.

Et c’est là que le mot « amateurisme » cesse d’être une simple formule polémique.

L’amateurisme n’est pas de perdre contre une grande équipe.

L’amateurisme n’est pas de se faire éliminer en Coupe du monde.

L’amateurisme n’est même pas de changer de sélectionneur après un échec.

L’amateurisme commence lorsqu’une institution de haut niveau ne parvient pas à sécuriser les conditions dans lesquelles son principal technicien va travailler.

Il commence lorsqu’un contrat devient une affaire publique.

Il commence lorsqu’une Fédération et son financeur découvrent après signature qu’ils ne partagent pas la même position.

Il commence lorsque l’on demande à une équipe de viser les quarts de finale d’un Mondial alors que l’organisation qui l’entoure n’a pas définitivement réglé ses propres affaires.

Et c’est précisément ce que le Sénégal doit désormais corriger.

Pape Thiaw peut être responsable de mauvais choix. Il peut avoir mal géré certaines situations. Il peut avoir perdu la confiance de ses dirigeants. Son départ peut même être sportivement justifié.

Mais son départ ne doit pas devenir l’alibi permettant de fermer le dossier.

La FSF doit expliquer comment le contrat a été négocié, pourquoi il a été conclu dans les conditions rapportées, pourquoi la validation de l’État n’a pas été sécurisée avant la compétition et pourquoi le contentieux financier n’a pas été évité.

Le ministère doit expliquer pourquoi le gouvernement n’a pas clarifié sa position avant que le sélectionneur ne soit engagé dans un contrat de trois ans.

Et Pape Thiaw devra, lui aussi, répondre de ses choix et de ses propres exigences si celles-ci sont confirmées par les pièces contractuelles.

La vérité n’appartient donc ni au sélectionneur, ni à la Fédération, ni au ministère.

Elle est dans les documents.

Dans les signatures.

Dans les validations.

Dans les paiements.

Dans les résultats.

Et dans les responsabilités.

C’est cette vérité qu’il faut établir, sans protéger personne.

Parce que le Sénégal ne peut plus se contenter d’avoir des footballeurs de niveau mondial et une gouvernance qui donne parfois l’impression de courir derrière les événements.

La génération actuelle mérite mieux qu’une succession de crises.

Elle mérite une Fédération capable de planifier.

Elle mérite un État capable de décider clairement de ce qu’il finance et de ce qu’il ne finance pas.

Elle mérite un sélectionneur jugé sur ses résultats et son travail, pas sur les querelles administratives qui entourent son contrat.

Et surtout, elle mérite que les dirigeants comprennent une réalité devenue incontournable : le football sénégalais a changé de dimension. Sa gouvernance doit maintenant changer de niveau.

Sinon, le Sénégal continuera à avoir les joueurs pour devenir une grande puissance du football africain, mais pas encore l’organisation pour le rester.

Et après la CAN perdue sur tapis vert, le Mondial raté au regard des ambitions affichées et maintenant une mise en demeure de plus de 423 millions de francs CFA, il ne reste plus beaucoup de place pour les explications de circonstance.

Le problème n’est plus de savoir qui a perdu la Coupe du monde. Le problème est de savoir pourquoi le football sénégalais continue de perdre autant de batailles en dehors du terrain.

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