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Sénégal : La cohabitation de l’intérieur Quand le fondateur devient le contre-pouvoir

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Sénégal: La cohabitation de l’intérieur – – — quand le fondateur devient le contre-pouvoir

Le 22 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a limôgé par décret Ousmane Sonko, l’homme qui l’avait porté au pouvoir depuis sa cellule de prison. Quatre jours plus tard, Sonko prenait la présidence de l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 133, déclarant dans son premier discours : « On ne peut pas faire du PASTEF sans PASTEF. » Le Sénégal vient d’inventer une nouvelle équation politique : une cohabitation entre deux hommes issus du même ventre révolutionnaire, qui va structurer toute notre vie politique jusqu’en 2029.

Au Sénégal, nous avons l’habitude des coups de théâtre politiques. Mais ce que notre pays vit depuis le 22 mai 2026 dépasse l’entendement ordinaire de la politique africaine. Ce qui se joue aujourd’hui dans les institutions de la République n’est pas un simple remaniement : c’est l’acte fondateur d’une guerre de succession que nous allons vivre au ralenti, scrutin après scrutin, jusqu’en 2029. Et la génération qui a porté le projet de rupture au pouvoir en mars 2024, celle des militants, des travailleurs, de la diaspora qui ont cru — mérite d’en comprendre chaque ressort, sans fard et sans complaisance.

Le 26 mai 2026 est une date que l’histoire retiendra. Ce même mardi, pendant que Dakar tentait encore de digérer le séisme du 22 mai, le limogeage brutal d’Ousmane Sonko de la primature par son propre président, le fondateur du PASTEF entrait par la grande porte de l’hémicycle et s’y installait comme quatorzième président de l’Assemblée nationale sénégalaise, couronné de 132 voix sur 133. Le scénario n’est pas shakespearien. Il est sénégalais, précisément pour cette raison il mérite une lecture froide, rigoureuse, dépouillée de toute griserie partisane.

Pour comprendre ce que ce basculement signifie, il faut d’abord refuser les métaphores faciles. On ne parle pas ici de la cohabitation à la française, ce partage contraint du pouvoir entre un président et un Premier ministre issus de partis ennemis. Non. Ce qui s’installe chez nous depuis ce 26 mai est autrement plus complexe, autrement plus périlleux : une cohabitation endogène, une fracture au sein du même bloc hégémonique, une guerre de succession habillée en recomposition institutionnelle. Bassirou Diomaye Faye contrôle l’exécutif et dispose des attributs constitutionnels du chef de l’État. Ousmane Sonko contrôle le législatif et, à travers lui, la machine militante qui a fait élire 130 des 165 députés de notre Assemblée nationale. Ces deux hommes s’appellent encore camarades. Ils ont cessé de l’être.

La Constitution sénégalaise du 22 janvier 2001, révisée à plusieurs reprises, consacre un régime présidentiel que ses architectes ont voulu fort, ramassé, indivisible. Son article 42 est sans ambiguïté : le Président de la République détermine la politique de la nation, il en est le garant suprême. L’article 43 lui confère le droit exclusif de nommer et de révoquer le Premier ministre — un droit discrétionnaire, sans condition, sans justification requise. C’est sur ce pilier que Faye s’est appuyé pour sortir Sonko de la primature. Légalement, l’opération est irréprochable. Politiquement, elle ouvre une boîte de pandore constitutionnelle que notre pays n’a jamais eu à affronter dans cette configuration précise.

Car si la Constitution donne au président la prééminence sur l’exécutif, elle confère au président de l’Assemblée nationale des armes institutionnelles d’une redoutable efficacité. L’article 80 organise les questions au gouvernement, ces joutes parlementaires hebdomadaires où le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô — nommé le 25 mai dans l’ombre de la crise — devra rendre compte de son action devant une chambre que Sonko préside et dont les 130 membres PASTEF lui sont, pour l’heure, politiquement redevables. L’article 83 permet la création de commissions d’enquête parlementaire sur tout sujet touchant à l’action gouvernementale. L’article 86, lui, grave dans le marbre la possibilité d’une motion de censure : il suffit d’un dixième des députés pour en déclencher le processus, et d’une majorité absolue — soit 83 voix sur 165 — pour faire tomber un gouvernement. Avec 130 sièges, Sonko dispose mathématiquement de cette majorité. Le paradoxe vertigineux est là : l’homme limogé possède, depuis son nouveau fauteuil, les outils constitutionnels pour renverser le gouvernement de celui qui l’a limogé. Espérons et prions de ne pas en arriver-là car le Sénégal n’est pas un simple pays du vieux continent il fait partie de l’âme de l’Afrique

La motion de censure est la bombe nucléaire du parlementarisme : on ne la lance pas, mais on ne cesse pas de la pointer vers le ciel pour que l’adversaire ne l’oublie jamais. Les commissions d’enquête sont, elles, des outils de guerre froide : silencieuses, méthodiques, potentiellement dévastatrices pour la réputation d’un exécutif dont les premières années de gouvernance portent la marque d’un endettement à 132 % du PIB hérité de Macky Sall. Il faut également lire l’article 52 pour saisir l’étendue réelle du basculement : en cas de vacance présidentielle, c’est le président de l’Assemblée nationale qui assure l’intérim. Sonko vient de devenir le premier dans l’ordre de succession à la tête de notre République.

Et Sonko n’a pas attendu pour signifier à l’exécutif ce que serait la tonalité de son mandat. Dans son premier discours depuis le perchoir, il a posé une formule qui va devenir le leitmotiv de la période qui s’ouvre : « Notre formation politique n’a pas été associée aux consultations. On ne peut pas faire du PASTEF sans PASTEF. » Puis, avec la même clarté clinique : « Je n’utiliserai pas cette Assemblée pour nourrir des vendettas personnelles… Mais l’Assemblée nationale ne sera pas une chambre d’enregistrement. Elle contrôlera l’action gouvernementale. » Voilà le programme. Voilà l’avertissement. Et voilà la carte qu’il a jouée en moins de vingt-quatre heures après son installation.

C’est désormais la composition du nouveau gouvernement qui fera office de test décisif. La liste des ministres nommés par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô — attendue dans les prochaines quarante-huit heures — dira tout sur la nature de la cohabitation qui s’installe. Si PASTEF y est représenté, si le parti reçoit des portefeuilles substantiels, on pourra parler de cette « cohabitation douce » que Sonko lui-même a eu la prudence d’évoquer. Si, en revanche, le gouvernement se constitue sans PASTEF ou à la marge du parti — en s’appuyant uniquement sur la coalition « Diomaye Président » et ses alliés propres — alors la « crise institutionnelle contrôlée » que redoutent les observateurs avertis deviendra une réalité tangible, et l’Assemblée nationale se transformera, dans les semaines qui suivent, en chambre de résistance active contre l’exécutif.

Pour saisir la profondeur de la rupture, il faut remonter aux origines du projet commun — et à ses fractures précoces. C’est ici que notre lecture gagne en précision. La coalition « Diomaye Président » n’est pas le PASTEF. Elle ne l’a jamais été. Née dans l’urgence de mars 2024, créée parce que le PASTEF était alors dissous et Sonko inéligible, elle a été montée par Faye lui-même en contactant personnellement des alliés hors du parti. L’ancien mi,istre Dr Abdou Rahmane Diouf du parti AWALE a confirmé dans une de ses sortie médiatique les tenants de sa rencontre avec Diomayeà la veille des élections présidentielles. Dès novembre 2025, le PASTEF et la coalition se sont publiquement affrontés sur la question de la présidence de cette structure : Faye avait annoncé remplacer la présidente Aïssatou Mbodj par Aminata Touré ; le PASTEF a immédiatement contesté son autorité pour effectuer cette nomination, rappelant que « Bassirou Diomaye Faye n’a pas le pouvoir de démettre Aïssatou Mbodj, qui a été désignée par la Conférence des leaders » et qu’il n’était que le candidat de la coalition, pas son président. Ce jour-là, la rupture institutionnelle que nous vivons aujourd’hui avait déjà été signée.

Aujourd’hui, Diomaye se dit toujours membre du PASTEF. Il n’a jamais officiellement déclaré sa candidature à sa propre succession. Mais tous ses gestes, tous ses actes, l’entretien du mouvement « Diomaye Président », la restructuration de sa coalition parallèle au parti — tout indique une candidature en construction. Il navigue dans une zone grise calculée : s’il se déclare trop tôt, il crédite la guerre de succession et fragilise son mandat actuel ; s’il attend trop, Sonko et le PASTEF auront le temps de structurer une machine qui le débordera.

Et c’est là que la réponse de Sonko prend toute sa dimension stratégique. Car pendant que Diomaye navigue dans l’ambiguïté, lui procède par actes clairs et séquencés. Les 6 et 7 juin 2026, le PASTEF tient son premier congrès national électif à Dakar. La Haute Autorité de Régulation du Parti a validé une seule candidature à la présidence : celle d’Ousmane Sonko. Le 7 juin, le lendemain du congrès, le parti prévoit son investiture formelle comme candidat à la présidentielle de 2029. C’est dit, c’est écrit, c’est planifié. En l’espace de deux semaines — limogeage de la primature le 22 mai, élection à la tête de l’Assemblée le 26 mai, congrès PASTEF les 6-7 juin — Sonko aura réalisé la séquence politique la plus audacieuse de l’histoire récente de notre pays.

Du jour au lendemain, il est passé de Premier Ministre limogé à président de l’Assemblée nationale, président de son parti et candidat officiel à la présidentielle. Aucun acteur politique sénégalais n’a jamais réalisé une reconversion aussi rapide et aussi totale.

Pour contextualiser ce séisme, l’histoire du Sénégal et du continent africain offre plusieurs miroirs, tous déformants à leur manière, mais tous instructifs. Le 17 décembre 1962 reste la date fondatrice du traumatisme institutionnel de notre pays : ce jour-là, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, les deux pères fondateurs de la République sénégalaise, se déchirent en direct. Dia, Premier ministre, s’appuie sur l’Assemblée pour tenter de survivre à la tentative de Senghor de le démettre. L’opération tourne court : les fidèles de Senghor dans l’armée encerclent l’Assemblée, Dia est arrêté, condamné, emprisonné. La leçon cruelle : dans un régime présidentiel fort, quand le chef de l’État décide d’aller jusqu’au bout, il gagne. Mais Senghor a produit une blessure qui n’a jamais complètement cicatrisé.

La relation tumultueuse entre Abdoulaye Wade et Moustapha Niasse enseigne que les alliances révolutionnaires explosent toujours sous la pression des ambitions. Niasse avait été déterminant dans la victoire de Wade en 2000 ; il obtint la primature, fut évincé en 2002, passa dans l’opposition, puis revint aux affaires avec Macky Sall — un cycle de trahisons réciproques qui illustre la logique profonde de notre système politique : les ruptures ne sont jamais définitives, les alliances ne sont jamais pures, et le pouvoir redistribue les cartes en permanence.

Plus tragique encore est la parabole burkinabè. Sankara et Compaoré : deux révolutionnaires, deux frères d’armes. Compaoré assassina Sankara le 15 octobre 1987. On ne fait pas d’amalgame grossier ici : la violence physique n’est pas à l’ordre du jour au Sénégal, et nos deux leaders sont des démocrates constitutionnels — leur parcours en atteste. Mais la dynamique structurelle est identique : lorsque deux hommes partagent la même révolution sans jamais avoir clarifié qui en était le chef, la question finit toujours par se régler. Et elle se règle rarement dans la douceur. La tragédie congolaise de Lumumba et de Mobutu rappelle, elle, que le premier ennemi d’un leader révolutionnaire est souvent celui qu’il a lui-même armé. L’histoire ne bégaie pas mécaniquement — mais elle répète ses motifs structurels avec une constance qui devrait nous rendre humbles face aux certitudes d’aujourd’hui.

Il est impossible, pour comprendre la rupture Faye-Sonko, de faire l’économie de la géopolitique internationale. Sonko n’est pas seulement un homme politique sénégalais. Il est, depuis plusieurs années, le visage le plus identifiable du souverainisme africain dans l’espace francophone. Sa rhétorique anti-Françafrique, ses appels à la renégociation des bases militaires françaises, sa critique frontale du franc CFA, et son positionnement explicitement souverainiste ont fait de lui une figure de proue admirée jusqu’au Mali, au Burkina, en Guinée, dans les diasporas africaines d’Europe et d’Amérique du Nord.

Cette stature internationale est une arme — et une cible. Les réseaux d’influence occidentaux, les institutions financières internationales qui regardent avec inquiétude notre pays classé deuxième le plus endetté d’Afrique subsaharienne selon le FMI, les partenaires européens qui ont besoin de stabilité pour sécuriser leurs investissements dans notre pétrole et notre gaz — tous ont intérêt à un Sonko contenu, canalisé, déplacé vers une arène moins décisionnaire. Le déplacement de Sonko de la primature vers l’hémicycle peut être lu, dans cette grille de lecture, comme une opération de neutralisation en douceur : on lui conserve la dignité et l’audience, on lui retire les leviers opérationnels.

Reste que cette lecture simpliste a ses limites. Sonko n’est pas un homme qui se laisse facilement neutraliser. Sa capacité à mobiliser, à transformer chaque contrainte institutionnelle en tribune politique est documentée par cinq années d’opposition sous Macky Sall — des années de procès, de détention, de dissolution de son parti, et pourtant de victoire finale au premier tour de la présidentielle 2024, à travers le candidat qu’il avait lui-même désigné depuis sa cellule. L’hémicycle peut devenir, dans ses mains, une machine à produire du récit politique, à formater l’agenda national, à préparer en temps réel le terrain de la bataille de 2029.

C’est là, précisément, que notre analyse converge. Car la vraie guerre ne se joue ni sur le court terme des commissions d’enquête ni sur le moyen terme des motions de censure brandies sans être lancées. Elle se joue sur le temps long de la recomposition électorale qui va désormais s’accélérer. Deux échéances structurent l’horizon politique de notre pays : les élections locales de 2027 et la présidentielle de 2029.

Les élections locales de 2027 seront, avant tout, une bataille d’investitures au sein du PASTEF. Qui désigne les candidats aux communes, aux départements, aux conseils régionaux ? Cette question, apparemment technique, est en réalité la clé de voûte du rapport de forces. Si Faye parvient, d’ici là, à consolider sa mainmise sur l’appareil du parti — le secrétaire général Ayib Daffé jouera un rôle décisif dans cet arbitrage — il pourra façonner un réseau territorial loyal à sa propre candidature. Si Sonko, depuis sa présidence de l’Assemblée, de la tête du parti et avec ses 130 alliés parlementaires, réussit à contrôler ces désignations, il construira une architecture politique locale qui lui appartient en propre.

La présidentielle de 2029, enfin, est le nœud gordien que ni l’un ni l’autre ne peut dénouer en douceur. Faye est constitutionnellement éligible à un second mandat. Sonko sera candidat officiel du PASTEF. La réforme du code électoral adoptée en avril 2026 a levé les obstacles à sa candidature. Et l’on mesure maintenant toute la portée stratégique du limogeage du 22 mai : Faye n’a pas seulement démis un Premier ministre encombrant. Il a déclenché, plus tôt que prévu, la campagne présidentielle de 2029.

Cette « cohabitation de l’intérieur » est, en réalité, le premier acte d’une primaire masquée au sein de cette famille politique qui a promis aux sénégalais une rupture totale avec le système.

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