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Le Sénégal n’accueille pas seulement un nouvel ambassadeur italien. Il reçoit un diplomate forgé par les crises.

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Il y a des nominations diplomatiques qui passent presque inaperçues. Puis il y a celles qui racontent déjà une vision politique. L’arrivée de Michele Tommasi comme nouvel ambassadeur d’Italie au Sénégal, officialisée le 6 juillet 2026, appartient incontestablement à cette seconde catégorie.

Rome n’a pas choisi un simple administrateur des relations bilatérales. Elle envoie à Dakar un diplomate de carrière qui a traversé certains des théâtres les plus sensibles de la diplomatie contemporaine. Entré dans la carrière en 1996 après un concours national, ce Calabrais originaire de Cosenza a d’abord posé ses valises à Rabat, où il a appris la coopération économique avec l’Afrique du Nord dans un contexte de rivalités régionales déjà tendu.

Puis Izmir, en Turquie, comme consul. Puis Rome, entre la direction Afrique du Nord et Méditerranée et celle de l’Europe. Puis New York, entre 2010 et 2014, au sein de la représentation permanente de l’Italie auprès des Nations Unies, dans l’arène où se négocient les rapports de force mondiaux. Puis Moscou, en pleine tension avec la Russie. Et enfin Khartoum, où la guerre civile de 2023 l’a contraint à évacuer l’ambassade et à transférer les activités diplomatiques à Addis Abeba, tout en maintenant malgré tout une coopération italienne dans l’humanitaire, la santé et l’éducation. Cette capacité à faire tenir l’action diplomatique quand les institutions d’un pays s’effondrent autour d’elle constitue aujourd’hui un atout que peu de diplomates européens peuvent revendiquer.

Ce choix n’a donc rien d’anodin. Il révèle l’importance nouvelle que l’Italie accorde au Sénégal dans son architecture diplomatique africaine, et il arrive à un moment où Dakar en aurait justement besoin.

Car le Sénégal que découvre Michele Tommasi n’a plus rien du partenaire stable et lisible qu’il incarnait il y a encore deux ans. Le duo qui avait porté l’alternance de 2024 s’est fracturé au sommet de l’État. Ousmane Sonko, limogé de la primature, a repris la présidence de l’Assemblée nationale et la tête de son parti, tandis que le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye a confié la primature à un nouveau chef de gouvernement et annonce de lancer sa propre formation politique pour s’émanciper de son ancien allié.

Les deux têtes de cet exécutif offrent aujourd’hui un piteux spectacle, au point que leur rivalité éclipse le vrai débat que mériteraient leurs visions différentes de la souveraineté du pays. Une révision constitutionnelle espérée pour sécuriser l’avenir politique de Sonko semble aujourd’hui condamnée, faute de majorité et de consensus institutionnel, dans ce que plusieurs juristes qualifient déjà de cohabitation à la sénégalaise, où le président détient la légitimité constitutionnelle tandis que son ancien premier ministre conserve la légitimité charismatique et le contrôle du parti majoritaire à l’Assemblée.

Rien de tout cela ne concerne directement Rome, et aucun ambassadeur sérieux ne s’aviserait de commenter les affaires internes d’un pays hôte. Mais aucun diplomate sérieux non plus ne peut ignorer qu’une instabilité prolongée au sommet de l’exécutif finit toujours par peser sur les dossiers bilatéraux les plus concrets, ceux qui touchent directement les populations des deux rives.

Le premier de ces dossiers reste la migration. Pendant longtemps, les relations entre l’Europe et l’Afrique sont restées enfermées dans une logique de contrôle des départs. Cette approche montre aujourd’hui ses limites, et l’Italie cherche à construire une coopération plus équilibrée, fondée sur les investissements, la formation professionnelle et les migrations régulières plutôt que sur la seule surveillance des frontières. Le Sénégal occupe une place privilégiée dans cette nouvelle stratégie, porté par une diaspora installée en Italie parmi les plus importantes et les mieux intégrées du pays, véritable pont humain et économique entre les deux nations. Mais les réseaux de migration clandestine continuent d’exploiter les rêves de milliers de jeunes, les trafics transfrontaliers se professionnalisent, et les menaces sécuritaires venues du Sahel n’épargnent aucun pays de la région, aussi stable paraisse-t-il en façade.

C’est précisément dans cet environnement incertain que l’expérience soudanaise de Tommasi prend tout son sens. Elle lui donne les réflexes nécessaires pour distinguer ce qui relève du bruit politique passager de ce qui relève du véritable risque structurel, une compétence rare et désormais indispensable pour tout diplomate en poste en Afrique de l’Ouest.

Reste que réduire cette nomination aux seules questions de sécurité ou de migration serait une erreur. Le véritable enjeu se déplace aujourd’hui vers la diplomatie économique. Avec le Plan Mattei, l’Italie affiche une ambition nouvelle sur le continent, celle de construire un partenariat fondé sur les investissements, l’énergie, l’agriculture, la formation et l’innovation plutôt que sur une relation d’assistance héritée d’un autre siècle.

Le Sénégal apparaît comme l’un des terrains les plus prometteurs de cette stratégie, porté par ses découvertes gazières, son dynamisme économique et une jeunesse nombreuse en quête de perspectives. Mais cette promesse ne pourra se concrétiser que si Dakar retrouve rapidement une forme de lisibilité politique, condition sans laquelle aucun investisseur sérieux ne s’engage durablement.

Reste alors une question qu’on préfère rarement poser sans détour. L’Italie a-t-elle vraiment les moyens de sa stratégie africaine, ou bien envoie-t-elle ses meilleurs diplomates gérer des situations que d’autres refusent de regarder en face, faute de volonté politique durable à Rome. Tommasi arrive avec un bagage impressionnant, une carrière de près de trente ans, une reconnaissance officielle matérialisée par le titre de chevalier de l’Ordre du Mérite obtenu en 2006. Mais la vraie question n’est pas de savoir s’il est compétent. Elle est de savoir si Rome saura composer avec un partenaire sénégalais aujourd’hui divisé, sans jamais s’immiscer dans ses affaires internes, tout en transformant une relation historique de confiance en un partenariat stratégique capable de répondre aux grands défis de notre époque.

Car la diplomatie moderne ne se mesure plus uniquement à la qualité des discours officiels. Elle se juge à sa capacité à créer de la prospérité, à renforcer la sécurité et à offrir un avenir aux jeunes des deux rives de la Méditerranée.

C’est sur ce terrain, et sur ce terrain seulement, que se jugera dans les prochains mois si cette nomination marque un tournant sincère dans la relation italo sénégalaise ou simplement un nouveau visage sur une politique qui reste, pour l’instant, largement à écrire des deux côtés.

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